Dans un pays où beaucoup attendent que le pouvoir les quitte, Gaston Zossou a choisi de quitter le pouvoir avant lui, offrant ainsi une leçon de mesure aussi rare que précieuse.
Sa démission volontaire du poste de directeur général de la Loterie Nationale du Bénin, exactement dix ans après sa nomination, révèle une constante de toute sa trajectoire : cet homme semble avoir fait du cycle décennal la discrète horloge de son destin.
La surprise n’est pas qu’il s’en aille ; la surprise est qu’il ait lui-même choisi le jour, l’heure et la manière de partir, dans une époque où l’on s’accroche davantage aux fonctions qu’aux principes.
Dans la sagesse africaine, on enseigne que « le vieil éléphant qui connaît tous les sentiers de la forêt sait aussi à quel moment il doit quitter la clairière », et c’est peut-être cette science rare du temps juste que Gaston Zossou vient de rappeler à une nation souvent habituée aux prolongations sans fin.
Le mardi 16 juin 2026, il bouclera dix années exactes à la tête de la Loterie Nationale du Bénin et remettra volontairement sa démission, non sous la contrainte des hommes ni sous la pression des circonstances, mais par la seule autorité de sa conscience et de sa conception du service public. Sous nos tropiques où beaucoup s’accrochent aux fonctions comme le lierre s’agrippe au tronc du fromager, un tel geste possède la rareté d’une source jaillissant au cœur de la saison sèche. Car la véritable singularité de Gaston Zossou ne réside pas seulement dans son départ ; elle réside dans cette étonnante fidélité aux cycles de dix ans qui ont rythmé sa vie professionnelle et politique comme les saisons rythment la respiration de la terre.
Le chiffre dix
Dix années dans l’enseignement comme professeur certifié d’anglais, puis le choix volontaire de quitter les salles de classe pour les plantations d’ananas de Kpanroun, près de Zinvié, comme si l’homme avait très tôt compris qu’une fonction n’est qu’une étape du voyage et jamais une demeure éternelle. Lorsque dix ans après, la terre eut livré ses leçons de patience et d’humilité, il prit le chemin de la politique où son destin croisa celui du général Mathieu Kérékou, dont il devint le ministre de la Communication, le porte-parole du gouvernement et l’un des artisans intellectuels du programme « Aller plus loin », pierre angulaire de la campagne présidentielle de 2001. Là encore, le temps accomplit son œuvre, et l’homme accepta la fin du cycle sans transformer la fonction en héritage personnel ni le pouvoir en propriété privée.
Puis vint une autre décennie, celle du désert, de l’opposition et de la patience, sous les couleurs de “l’Union Fait la Nation” conduite par l’inusable Bruno Amoussou, preuve qu’un homme peut perdre les privilèges du pouvoir sans perdre la boussole de ses convictions.Car le vrai notable n’est pas celui qui demeure toujours au palais ; c’est celui qui reste debout lorsque les portes du palais se referment derrière lui et que les trompettes du pouvoir cessent de jouer en son honneur.
En 2016, l’histoire lui ouvrit un nouveau passage avec l’avènement de Patrice Talon, dont il avait accompagné la marche vers le pouvoir, et son butin de guerre fut la direction générale de la Loterie Nationale du Bénin ainsi qu’une place dans la constellation politique du Bloc Républicain.Or voici que dix ans plus tard, presque jour pour jour, il choisit lui-même de refermer la boucle, comme ces anciens maîtres d’œuvre qui déposaient leurs outils dès lors que la maison était achevée et que les fondations avaient résisté aux saisons. Le chiffre dix n’est d’ailleurs jamais un nombre ordinaire : il symbolise dans de nombreuses traditions l’accomplissement, la totalité, la maîtrise acquise, la transmission du flambeau et le refus de cet excès qui transforme parfois les bâtisseurs en prisonniers de leur propre œuvre.
La fonction publique
comme une rente viagère
À bientôt 72 ans, rien ne l’oblige pourtant à partir ; aucune loi ne l’expulse, aucune crise ne le chasse, aucune disgrâce ne le pousse vers la sortie, et c’est précisément cette liberté qui confère à sa décision la noblesse des actes rares. Combien d’anciens ministres, de directeurs généraux ou de hauts commis de l’État, déjà aperçus sous plusieurs régimes successifs, continuent de considérer la fonction publique comme une rente viagère, s’attristant moins de ne plus servir la Nation que de ne plus être servis par elle ?
En quittant son poste exactement dix ans après y être entré, Gaston Zossou ne signe pas seulement une démission administrative ; il offre une leçon de mesure, de retenue et de civilisation, rappelant à tous ceux que le peuple a déjà suffisamment vus que la plus haute expression de la puissance n’est pas de demeurer indéfiniment au sommet, mais de savoir quitter les choses avant que les choses ne vous quittent.
Gaston, you left before power left you. That is wisdom.
François Comlan


